CHATAR dans la langue arabe signifie celui qui s’éloigne de l’équilibre, de la modération, tels que définis conventionnellement. Dans la représentation ahfirienne, il est celui qui sort de l’ordinaire, du convenu, de l’habituel, soit par son intelligence ou par son habileté. De quelqu’un qui fait du zèle en quoi que ce soit (par exemple celui qui abat plus de travail que d’habitude, qui fait preuve d’éveil de dextérité, un débrouillard, …), on dit qu’il est chatar(1). D’où le substantif «CHTARA»
Il est très rare qu’une correspondance quasi parfaite s’établisse entre le portrait moral que l’on se fait d’une personne et son nom. Par exemple un Lahbil (fou) n’est pas forcément un aliéné mental. Pareillement un CHTARA ne fait pas toujours montre d’une conduite qui sort de l’ordinaire et du conventionnel tel qu’il est défini dans le milieu où il évolue. Le récit qui va suivre rapporte un cas qui fait exception à cette règle générale.
I – Il portait bien son nom
Il s’appelait Chtara, il portait bien sa cinquantaine. Il était né d’une grande famille qui avait donné à l’État marocain issu de l’indépendance quelques commis, dont lui-même. Son passé d’ancien résistant au colonialisme français dans sa région orientale du Maroc et le fait qu’il connût, par cœur le texte sacré du saint coran, lui valussent d’être, probablement en compensation de services rendus à la patrie, d’être désigné, par le ministère de l’intérieur, Khalifa du caïd(2) (second de l’autorité locale représentant le ministère de l’intérieur). Ce fut en cette qualité qu’il fut nommé à Ahfir en pleines années soixante. Ainsi, il devint la seconde autorité la plus haute de la ville, après son supérieur le caïd. Le hasard ou plutôt les conditions politiques, sociales et culturelles de l’époque et son «Chtara» (habileté), en fissent l’autorité la plus respectée et surtout la plus redoutée de la ville. Son autorité, mais aussi son autoritarisme et sa manière, unique dans l’histoire de la ville, de gérer les affaires publiques, étaient devenus tellement légendaires, qu’il fut comparé à Omar Ibn Al Khattab, deuxième successeur (calife) du prophète, dont l’histoire islamique retient le charisme et l’autorité implacables. Si les périodes se valaient, le premier serait l’alter ego du deuxième. Ce ne fut pas un abus qu’il fut ainsi nommé par les jeunes de la ville, ceux qui subirent le plus ardemment ses rigueurs pendant plusieurs années.
Traditionnel, à la bonne franquette, il l’était à tous points de vue. Vestimentairement, on ne l’avait jamais vu en habit européen. Djellaba, babouches aux pieds, et comme coiffe, un tarbouche watani (chapeau patriote), faisaient le quotidien de son apparence. Il l’était tout aussi et même plus pour tout ce qui touchait les valeurs morales et d’abord celles qu’il promouvait lui en sa qualité de représentant et continuateur d’une génération, qui se trouvait à l’époque (les années soixante) en décalage total au regard des nouveautés que les révolutions de tout genre de la jeunesse occidentale, diffusaient dans le monde.
Ce fut l’époque où la musique, le mode vestimentaire, le look, les idées véhiculés par ces révolutions, reléguaient la tradition locale à la case d’arriération. Deux mondes se côtoyaient et se combattaient. Un ménage frustrant pour l’une comme pour l’autre partie. La jeunesse se plaignait de la lourde chape que lui imposait la tradition et ses représentants, et ceux-ci déploraient le comportement rebelle et impudique auquel se livrait la première, une conduite qui bafouait et piétinait tout le système de valeurs qui fondait les relations entre les membres de la communauté.
A la faveur de ce modernisme dont la vague submergea aussi la jeunesse ahfirienne, les postes de radio se fixaient sur l’unique station de la radio marocaine accompagnant cette vague et dont la langue de diffusion était bien évidemment le français. On écoutait, surtout, Johnny Halliday, Sheila, les Beatles, les Rolling Stones, et consorts et épisodiquement James Brown, Jimmy Hendrix, Joan Baez, Jacques Brel,…. Quant à Oum Kalthoum, Farid Al Atrach, Najat Essaghira, Mohammed Abdelwahab, ces ténors de la musique classique arabe, ne représentaient que des strates fossilisées d’un art qu’une certaine jeunesse trainait aux abois.
Comme l’occident ne fait jamais les choses sans un multi-symbolisme, cette révolution des sixties, dont seuls les aspects extérieurs touchèrent profondément la jeunesse ahfirienne, se manifestait, outre l’art musical, par les modes vestimentaires, le mode de coiffure, et autres aspects d’un look conforme aux exigences de l’appartenance à cette vague moderniste. Les crânes rasés ou coupe de cheveux en brosse étaient devenus les reliques d’une époque révolue et abhorrée. Vivent les cheveux longs et lissés à coups de gel et autres moyens du bord (Chéchia pendant le sommeil,…), chemise coupe cintrée pour faire ressortir les contours du buste, chaine de platine, faute d’or, autour du coup, pantalon à pattes d’éléphant, à qui fait le plus large, un langage émaillé autant que possible de mots en français. On lisait ostentatoirement généralement de vieux numéros de «salut les copains » et autres magazines semblables que l’on se passait par l’échange ou le prêt. Les discussions portaient partout sur les mêmes sujets : biographie et discographies des idoles de l’époque. Leurs posters tapissaient les murs des chambres ou coins de chambre des jeunes, on fredonnait les refrains de leurs chansons faciles à retenir… Une vraie obsession de tout ce qui est occidental s’empara de la jeunesse notamment masculine. Quoiqu’elles eussent troqué les longues robes traditionnelles contre des jupes, les filles moins portées sur la rébellion par l’écrasement continue auxquelles elles étaient soumises depuis leur naissance, assistaient en spectatrices, quelques fois engagées, de ces événements.
Avec beaucoup moins de pertinence et de présence, les idées politiques et philosophiques portées par les révolutions de la jeunesse occidentale des années soixante, s’insinuaient dans les esprits. On demandait et on s’efforçait de s’octroyer le plus possible de libertés, du moins autant que le permettaient les circonstances, les contraintes et les craintes que faisait peser un régime étatique autoritaire. Au nom d’idées, mal assimilées, puisées dans la philosophie matérialiste, l’athéisme, était érigé comme but ultime de la réflexion philosophique. «La religion est l’opium du peuple» était la maxime de la philosophie marxiste la plus connue par la jeunesse ahfirienne. La religion avec ses préceptes était mise sous le boisseau et l’épicurisme était érigé en impératif de la vie.
Une telle situation qui augurait d’un bouleversement dans la société marocaine en général, ne pouvait rester sans réponse de la part des responsables dans les hautes sphères politiques du pays. Alors s’ingénia-t-on de contrecarrer le progressisme affiché de la nouvelle vague qui se réclamait d’un modernisme tout azimut par la promotion d’une tendance opposée et donc prêchant le retour à l’authenticité, aux fondamentaux de la société marocaine qui ne sont autres que la religion islamique et la tradition purifiées des scories superstitieuses et autres pratiques étrangères. Entre autres, pour prémunir la jeunesse montante contre le fourvoiement qui s’insinuait à travers les idées importées, on renforça les cours d’instruction islamique et on institua la pratique de la prière dans les établissements scolaires du primaire et du secondaire. Cette riposte à l’échelle nationale, ne pouvait pas ne pas avoir son application le plus largement possible dans le paysage social du microcosme ahfirien. C’est ainsi que l’unique collège de la ville d’Ahfir, connut une ferveur religieuse qui emplissait à ras bord la grande cour de récréation pendant l’heure de la prière de la mi-après-midi. Outre les affaires scolaires, les élèves se souciaient tout autant du tapis de prière.
À Ahfir, la contre-offensive des représentants locaux de l’État et en particulier le calife, le plus zélé d’entre eux, à ce qui était considéré comme une menace pour les mœurs de l’époque, se conçut dans l’aisance la plus totale, dans la mesure où elle venait en écho du sentiment général de la majorité de la population traditionaliste. Une lutte sournoise s’installa alors entre les deux camps, une guerre de positions qui ne disait pas son nom. Dans ce climat d’emballement et d’excitation de deux visions du mode de vie dans une ville où l’information s’amplifie et les langues se délient chaque fois que le plat ordinaire est rompu par un fait distinct ou inhabituel, toute nouveauté était impertinente fût-elle bénéfique. C’est ainsi que même la scolarisation des filles était jugée, au-delà d’un certain niveau— généralement le degré du certificat d’études primaires— pernicieuse pour leur éducation familiale et leur avenir en tant que femmes au foyer obéissantes et dociles aux ordres de l’époux. Au collège où la mixité était admise cahin-caha, les filles dont l’effectif total dépassait rarement les dix pour cent des effectifs totaux d’un niveau, étaient en isolement quasi total de leurs camarades de sexe masculin. La communication entre les deux sexes était presque inexistante. On ne se disait même pas bonjour ! Une fille qui communiquait aisément avec les garçons était étiquetée comme dévergondée et finirait, pensait-on, vieille fille. Deux mondes séparés recevant la même instruction du même enseignant et sous le même toit, tout en s’ignorant totalement. D’un côté comme de l’autre l’instruction n’avait pas pu altérer la puissante persistance de ce tabou inculqué subrepticement, cependant restant un non-dit, qui faisait représenter la fille, une proie constamment guettée, en objet de jouissance chez le garçon. Chez la fille, celui-ci était représenté en prédateur sexuel indomptable avec lequel tout contact, aussi ordinaire fut-il, était conçu comme source de déshonneur indélébile.
